Une synthèse des conséquences sur la santé du désastre de Fukushima

par le Dr Ian FAIRLIE

Il est apparu récemment que les évacuations rendues nécessaires par les désastres nucléaires et leurs conséquences ont tué des milliers de gens. A l’avenir, ces décès par maladie et suicide devraient être inclus dans l’évaluation des décès causés par les désastres nucléaires.
Au total, le nombre des victimes humaines de Fukushima est effrayant : 2.000 japonais sont décédés des conséquences des évacuations et 5.000 autres vont vraisemblablement décéder ultérieurement de cancers à venir
.

1. Les décès causés par les évacuations nécessaires .

Les données officielles de Fukushima montrent que près de 2.000 personnes sont décédées – suicides inclus – suite aux évacuations organisées pour les soustraire aux fortes expositions aux radiations causées par la catastrophe.
http://www.reconstruction.go.jp/topics/main-cat2/sub-cat2-1/20141226_kanrenshi.pdf
Le déracinement vers des régions non familières, la rupture des liens familiaux, la perte des réseaux de soutien sociaux, la perturbation, l’épuisement, une mauvaise condition physique et la désorientation peuvent être la cause de nombreux décès, surtout chez les personnes âgées.
Suite aux évacuations de Fukushima, le nombre de suicides a augmenté chez les jeunes et chez les gens plus âgés, mais aucune tendance ne se dégage clairement.
www.pref.fukushima.lg.jp/uploaded/attachment/62562.docx (4 minutes de téléchargement).
Le rapport d’un bureau ministériel japonais a établi qu’entre mars 2011 et juillet 2014, dans la préfecture de Fukushima, 56 suicides sont liés à l’accident nucléaire.
http://www.japantimes.co.jp/news/2014/08/26/national/social-issues/fukushimas-high-number-disaster-related-suicides-likely-due-nuclear-crisis-cabinet-office/#.Vcstm_mrGzl
Ce nombre doit être considéré comme un minimum plutôt qu’un maximum.

2. Les conséquences sur la santé mentale.

Les conséquences sur la santé mentale de l’exposition aux radiations et celles des évacuations doivent également être prises en compte. Par exemple, Becky Martin affirme dans sa thèse de doctorat de l’université de Southampton au Royaume Uni que « la plupart des conséquences des situations d’urgences radiologiques relèvent du domaine mental ».
Elle ajoute «  … imaginez qu’on vous annonce que votre terre, votre eau, l’air que vous avez respiré ont peut-être été pollués par un contaminant mortel et invisible. Quelque chose qui a la capacité de détruire votre fertilité ou d’affecter vos enfants à naître. Même les plus solides d’entre nous seraient inquiets…. plusieurs milliers de survivants d’ une situation d’urgence radiologique ont développé par la suite un « syndrome de stress post traumatique » (PTSD Post-Trauma Stress Disorder), une dépression et des troubles anxieux en conséquence de leur vécu et de l’incertitude planant sur leur santé »
http://www.theguardian.com/science/brain-flapping/2015/aug/09/nagasaki-anniversary-radiation-nuclear-mental-health
Il est vraisemblable que ces craintes, anxiétés et stress vont aggraver les conséquences des évacuations; provoquant encore plus de décès de gens âgés, ou de suicides.
Les paragraphes ci-dessus ne doivent pas être pris comme des arguments contre les évacuations: celles-ci constituent une stratégie importante pour sauver des vies. Mais comme l’affirme Becky Martin « nous devons offrir une aide sociale fortement améliorée et des soins psychologiques approfondis et de longue durée à tous les survivants d’une situation d’urgence radiologique après leur réinstallation, pour améliorer leur état de santé et préserver leur avenir ».

3. Les conséquences néfastes sur la grossesse.

Récemment, le Dr Alfred Körblein de Nürenberg (Allemagne) a relevé une chute de 15% (statistiquement hautement significative) des naissances d’enfants vivants dans la préfecture de Fukushima en Décembre 2011, soit 9 mois après l’accident. Ce qui pourrait signifier une augmentation des avortements spontanés précoces. Il a également observé une augmentation (statistiquement significative) de 20% de la mortalité infantile en 2012 par rapport à la tendance à long terme concernant la préfecture de Fukushima et six préfectures environnantes.
http://www.strahlentelex.de/Koerblein_infant%20mortality%20after%20Fukushima.pdf
Ces résultats sont plus indicatifs que définitifs. Il faudrait pour les vérifier de nouvelles études qui, malheureusement, brillent par leur absence.

4. Le cancer et autres effets tardifs des retombées radioactives.

Enfin, il faut considérer les effets sur la santé des expositions aux radiations provenant des 4 explosions et des 3 fusions des coeurs de réacteurs de Fukushima en mars 2011. C’est un sujet qui est loin de faire l’unanimité au Japon, ce qui le rend difficilement compréhensible pour les journalistes et les profanes. (Voir l’encadré).

Précisions:
Le gouvernement japonais, ses conseillers et la plupart des scientifiques experts en radiations au Japon (avec quelques exceptions honorables) minimisent les risques causés par les radiations. La position officielle la plus répandue est de prétendre que de petites quantités de radiations sont sans danger: scientifiquement parlant c’est indéfendable. Par exemple, le gouvernement japonais tente de relever la limite d’exposition aux radiations pour le public de 1 mSv à 20 mSv par an. Ses scientifiques voudraient contraindre la CIPR [Commission internationale de Protection Radiologique] à accepter cette forte augmentation. Cette attitude n’est pas seulement contraire à l’esprit scientifique : elle est déraisonnable.

On peut trouver une explication partielle à cette situation dans le fait que les radiophysiciens japonais (comme les américains) paraissent incapables ou refusent d’accepter la nature stochastique des effets des faibles doses de rayonnements. « Stochastique » signifie que la réponse est du type tout ou rien : soit vous avez un cancer, soit vous n’en avez pas. Quand vous diminuez la dose, les conséquences deviennent moins probables: vos chances d’avoir un cancer baissent à mesure que vous diminuez la dose vers zéro. Le corollaire est que même des doses minimes, bien inférieures au bruit de fond, sont encore porteuses d’un risque de cancer : il n’existe pas de dose sûre, sauf la dose zéro.
Mais comme l’ont relevé Spycher et coll. (2015),
http://ehp.niehs.nih.gov/1510111R/
certains scientifiques « … excluent à priori la possibilité que de faibles doses de radiations puissent augmenter le risque de cancer. Il n’acceptent donc pas les études qui remettent en question leur idée préconçue».

Une des raisons pour lesquelles ces scientifiques refusent d’accepter les effets stochastiques des radiations (cancers, accidents vasculaires cérébraux, maladies cardio-vasculaires, effets héréditaires etc.) est qu’ils n’apparaissent qu’après une longue période de latence – souvent des dizaines d’années pour les cancers solides. Pour le gouvernement japonais et ses conseillers en radiations, il semble que « hors de vue immédiate » signifie « n’y pensons plus ». Ce qui est bien commode, car le gouvernement japonais se croit ainsi autorisé à ignorer les effets tardifs des radiations.
Mais les preuves à leur opposer sont solides comme le roc. L’ironie du sort veut qu’elles proviennent principalement de la « life span study » (étude sur toute la durée de vie), la plus grande étude épidémiologique mondiale en cours qui porte sur des survivants japonais aux bombes atomiques, qui est pilotée par la « RERF foundation » basée à Hiroshima et Nagasaki.
http://www.rerf.jp/index_e.html

La masse des données épidémiologiques issues du désastre de Chernobyl de 1986 indique clairement qu’il est très probable que le nombre de cancers, augmentera aussi à Fukushima; mais beaucoup de scientifiques japonais (et US) réfutent cette affirmation.
Par exemple, l’augmentation du nombre de cancers, de kystes et de nodules de la thyroïde dans la préfecture de Fukushima consécutifs à la catastrophe nucléaire, et l’interprétation de ces données sont un grand sujet de débats. Selon les constatations faites à Chernobyl, on estime que les cancers de la thyroïde devraient commencer à augmenter 4 à 5 ans après 2011. Attendons les résultats qui seront disponibles en 2016 avant de faire des commentaires, mais les premiers signes ne sont pas rassurants pour le gouvernement japonais. Ultérieurement, on s’attend à ce que le nombre d’autres cancers solides s’accroisse également, mais il faudra du temps avant que cela soit manifeste.

Le meilleur moyen de prévoir le nombre d’effets tardifs (cancers etc.) est d’estimer la dose collective qui a été délivrée au Japon par les retombées de Fukushima. Pour ce faire, considérons que tous ceux qui ont été exposés aux rayonnements de Fukushima ont participé à une loterie, sachant que c’est une loterie négative. Si votre numéro sort, vous faites un cancer. (1). Si vous vivez loin de la centrale de Fukushima Dai ichi, vous ne recevez que peu de billets de loterie et votre chance d’avoir un cancer est faible. Si vous vivez à côté vous recevez plus de billets et votre risque est plus grand. Impossible de dire qui tirera le mauvais numéro, mais on peut en estimer le nombre total en utilisant la notion de dose collective.
Le rapport de l’UNSCEAR de 2013
http://www.unscear.org/docs/reports/2013/13-85418_Report_2013_Annex_A.pdf
a estimé que la dose collective concernant la population de Fukushima est de 48.000 personnes.Sv, ce qui est une dose vraiment forte (voir ci-dessous).

Malheureusement, les scientifiques japonais pro-nucléaires critiquent également la notion de dose collective car elle est reliée à la nature stochastique des effets des radiations et à la nature des effets « linéaires et sans seuil » des radiations, qu’ils réfutent également. Mais quasiment tous les organismes officiels de régulation dans le monde reconnaissent la nature stochastique des effets des radiations, la notion d’effet linéaire sans seuil et les doses collectives.

5. Synthèse de l’accident de Fukushima

Environ 60 personnes sont décédées pendant les évacuations dans la préfecture de Fukushima en Mars 2011.
Entre 2011 et 2015, 1.867 personnes supplémentaires (2) sont décédées des suites de l’évacuation consécutive au désastre nucléaire (3). Ce furent des décès à cause de problèmes de santé ou par suicide.
http://www.japantimes.co.jp/news/2015/03/15/national/death-toll-grows-in-311-aftermath/#.Vcn84PmrGzm
A partir de l’estimation de l’UNSCEAR d’une dose collective de 48.000 personnes.Sv, on peut raisonnablement estimer (en utilisant un facteur de risque de cancer mortel de 10% par Sievert) qu’environ 5.000 cancers mortels vont survenir à l’avenir à cause des retombées de Fukushima. Cette estimation à partir des données officielles concorde avec mon estimation personnelle obtenue par une méthode différente.
http://www.ianfairlie.org/news/new-unscear-report-on-fukushima-collective-doses/

Au total, le bilan sanitaire du désastre de Fukushima est effrayant.
Au minimum :

  • Plus de 160.000 personnes ont été évacuées, la plupart de façon permanente.
  • nombreux cas de cas de troubles liés au stress post traumatique (PTSD), dépressions et troubles anxieux causés par l’évacuation.
  • Environ 12.000 travailleurs exposés à de hauts niveaux de radiations, certains jusqu’à 250 mSv.
  • On estime à 5.000 le nombre de cancers mortels dus à l’exposition aux radiations dans l’avenir.
  • Même estimation (non quantifiée) d’accidents vasculaires cérébraux, d’affections cardio-vasculaires et d’affections héréditaires dûs aux rayonnements.
  • Entre 2011 et 2015, environ 2.000 morts par maladie et par suicide chez les évacués pour cause de radiations.
  • un nombre de cancers de la thyroïde encore inquantifié à ce jour.
  • Une augmentation de la mortalité infantile en 2012 et une diminution des naissances en vie en Décembre 2011.

Effets non sanitaires :

  • 8% du Japon (30.000 km²) y compris une partie de Tokyo contaminés par la radioactivité.
  • Des pertes économiques évaluées à entre 300 et 500 milliards de dollars.
6. Conclusions

L’accident de Fukushima n’est pas encore terminé et ses conséquences sur la santé vont persister encore longtemps. Quoi qu’il en soit nous pouvons maintenant affirmer que le désastre nucléaire de Fukushima a infligé un rude coup au Japon et à son peuple. 2.000 japonais sont déjà décédés des conséquences des évacuations et on s’attend à ce que 5.000 autres meurent de cancers dans l’avenir.

Il est impossible de ne pas être ému par le coût de Fukushima en termes de décès, suicides, de troubles mentaux et de souffrances humaines.
Les conséquences de Fukushima sur le Japon sont comparables au coup massif porté par Chernobyl à l’ ex-Union soviétique en 1986. En effet, on a pu lire sous la plume de plusieurs auteurs que le désastre nucléaire de Chernobyl a largement contribué à l’effondrement de l’URSS en 1989-1990.
Il est intéressant de constater que Mikhail Gorbatchev, président de l’URSS au moment de Chernobyl, et Naoto Kan, premier ministre du Japon au moment de Fukushima, ont tous deux affirmé leur opposition à l’énergie nucléaire.
http://bos.sagepub.com/content/67/2/77.full
Kan a même préconisé l’abolition totale de l’énergie nucléaire
https://wallofcontroversy.wordpress.com/2014/03/17/japans-ex-prime-minister-naoto-kan-on-how-fukushima-changed-his-mind-about-nuclear-power/

Est-ce que le gouvernement japonais et d’autres gouvernements (y compris les gouvernements de GB et US) ont tiré les leçons de ces catastrophes nucléaires ? Le philosophe américain George Santyana ( USA 1963 – 1962) a dit un jour que ceux qui ne savent pas tirer les leçons de l’histoire sont condamnés à la répéter.

Dr Ian FAIRLIE – Le 16 Août 2015


Merci à Azby Brown, Yuri Hiranuma, dr Tadahiro Katsuta, Dr Alfred Körblein, Becky Martin et Mycle Schneider pour leurs commentaires de mon projet de texte.
Toute erreur relève de ma responsabilité
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(1) C’est Jan Beya aux USA qui a eu l’idée de la loterie négative
(2) Mis à jour en Mars 2015
(3) De plus, 1.603 personnes ont été tuées directement par le tremblement de terre et le Tsunami dans la préfecture de Fukushima, et environ 1.350 personnes sont mortes lors de l’évacuation dans les préfectures de Miyagi et Iwate: dans ces derniers cas les évacuations n’étaient pas dues aux radiations.


Le site du Dr Ian FAIRLIE: http://www.ianfairlie.org/
Le texte original du Dr Ian FAIRLIE: http://www.ianfairlie.org/news/summing-the-health-effects-of-the-fukushima-nuclear-disaster/
Télécharger l’article original: http://www.ianfairlie.org/wp-content/uploads/2015/08/Summing-up-the-Effects-of-the-Fukushima-Nuclear-Disaster-10.pdf
Télécharger le texte français: http://www.vivre-apres-fukushima.fr/gm-documents/Synthese-Fukushima-IFairlie.pdf
Traduction « vivre-apres-fukushima.fr » avec l’aimable autorisation de l’auteur.


Notes:

Ce travail de Ian FAIRLIE ne considère que l’Île JAPON
Son analyse ne concerne pas:

  • Les conséquences de la contamination (toujours en cours chaque jour) de l’océan Pacifique.
    On sait que le Césium et autres radionucléides ont atteint les côtes américaines
    Il y a actuellement dans le Pacifique Nord, côté américain,un problème de mortalité massive d’animaux marins, des étoiles de mer aux Grands mammifères marins et aux oiseaux. Les scientifiques en ignorent les causes (pollution chimique, réchauffement, recul de la banquise ?). Le gouvernement américain refuse de faire une veille attentive concernant la pollution radioactive.
  • La contamination de l’atmosphère mondiale par les produits radioactifs vaporisés lors de l’accident, et par les relâchers toujours quotidiens de produits radioactifs. Ces polluants radioactifs circulent tout autour du globe et retombent doucement.

Dose collective:
Un indicateur utile pour la gestion d’une collectivité

La somme des doses individuelles dans une population est la « dose collective ». Cette dose collective est exprimée en « homme.sievert » (homme.Sv). Elle se calcule en multipliant la dose efficace moyenne reçue par le nombre de personnes concernées.

Elle ne peut en aucun cas donner une idée sur le sort d’un individu donné.
Par contre elle est utile pour gérer une population exposée aux rayonnements:
– prévoir ce qui va se passer dans une population irradiée ou contaminée et s’organiser en fonction
– en médecine du travail: lorsque dans une centrale nucléaire la dose collective a baissé, c’est qu’il y a des progrès dans la radio-protection.

Plus de détails dans l’article:
http://www.laradioactivite.com/fr/site/pages/dosecollective.htm

Le 25 septembre 2015

L’information en français sur Fukushima:
La revue de presse hebdomadaire de PECTINE
Les Veilleurs de Fukushima
le site de l’ACRO
et bien d’autres que vous trouverez aux adresses ci-dessus
et dans la colonne de droite de cette page.

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