Les inquiétudes des mères de Fukushima persistent 4 ans après.

Rester ou fuir – Réticentes à parler, les mamans de Fukushima reconnaissent leur crainte des radiations et les pressions de leurs familles.

Traduction d’un article en anglais du Japan times du 29 Septembre 2015

Les mères de Fukushima ont du prendre des décisions difficiles pour leurs familles après la catastrophe nucléaire de Mars 2011. Plus de 4 ans après, c’est toujours le cas.

Celles qui sont restées dans la préfecture de Fukushima vivent dans l’inquiétude permanente pour la santé de leurs enfants. Mais choisir de partir les expose aux acusations d’être de mauvaises épouses qui ont abandonné leurs parents, leur communauté et leurs maris liés par leur emploi.

Qu’elles aient pris le décision de rester ou de partir, c’est une situation perdante car elles ne peuvent vivre l’idéal d’une «ryosai kenbo» ( Bonne épouse, mère avisée).
« Consciemment ou pas, les femmes connaissent le rôle qu’elles sont appelées à jouer dans une famille. Après le séisme et le catastrophe nucléaire, tout a changé»disait Yukiko (ce n’est pas son vrai nom), une mère évacuée volontaire âgée de 30 ans. « Je ne peux plus vivre selon ces attentes et la société me juge».
Toutes les femmes interrogées à ce sujet on parlé sous condition d’anonymat.

Au moment de la crise à la centrale n°1 de Fukushima, Tokyo Electric Power a instauré une zone interdite de 20 km autour du site; le gouvernement affirmait qu’au delà les conditions étaient sûres. Beaucoup n’ont pas cru cette affirmation.
Yuriki, une femme de 70 ans qui vit à Minamisoma (préfecture de Fukushima) pense que l’établissement de ces zones a divisé la communauté.

Yuroko: «Certaines personnes ont fait confiance à la parole du gouvernement et ont continué de vivre ici; mais d’autres n’ont pas supporté de vivre chaque jour dans l’inquiétude et sont parties». «Personne ne savait que croire et les communautés se sont disloquées»

La crainte des radiations, les rumeurs, les informations des médias au sujet de la sécurité de l’alimentation locale ont incité de nombreuses mères qui vivaient juste à l’extérieur de la zone interdite d’évacuer volontairement pour le bien de la santé de leurs enfants. Certaines sont parties vers les préfectures voisines, y compris Iwate et Miyagi; d’autres ont fait le grand saut vers le sud de Tokyo.

« Pour être honnête, je n’avais guère de connaissances sur les réacteurs de Fukushima. Mais je savais que l’exposition à de fortes doses de radiations pouvait être mortelle» disait Yuko, 30 ans, mère d’ une fille de 6 ans. « Je suis partie à Tokyo dans la semaine qui a suivi la catastrophe. Mon mari est resté à Fukushima, mais j’étais déterminée à donner la priorité à la sécurité de ma fille
Très souvent, les évacuées volontaires comme Yuko sont des mères qui ont fui avec leurs enfants pendant que leurs maris restaient à Fukushima pour le travail.

Certaines ont été accusées d’abandonner ou de s’éloigner de leurs familles, spécialement celles qui se sont mariées sur place. La famille a étiqueté ces épouses comme déloyales et exagérément sensibles.
Les mères inquiétes pensent qu’il est sage de protéger leurs enfants de l’exposition aux rayons. Mais sans aucune preuve scientifique ou médicale pour justifier leur décision de partir, elles se sentent souvent coupables de quitter une communauté soudée.

Yuko disait: « chaque fois que je vais visiter ma ville natale pour un enterrement ou une fête traditionelle, mes parents me posent la même question:
« Quand revenez-vous à la maison ? C’est sûr maintenant
Les relations avec ma famille se distendent.»

Même ceux qui sont partis à Tokyo n’y trouvent pas forcément une vie meilleure.
Le gouvernement aide les évacués qui vivaient dans la zone des 20 km en leur fournissant un logement gratuit et une allocation mensuelle. Mais les évacués volontaires n’y ont pas droit et il leur est donc difficile d’y faire leur vie.

La vie est tout aussi difficile pour les mères qui restent à Fukushima. Elles sont en permanence inquiètes au sujet des dangers invisibles des radiations et quant à savoir si elles ont fait le bon choix en restant.
Certaines affirmaient qu’elles ont décidé de rester pour le bien de leur mari et pour ne pas séparer la famille. D’autres, comme Hiroko, estimaient qu’elles n’avaient pas le choix – elles n’avaient pas d’argent pour évacuer, elles ne pouvaient pas trouver un logement pour une famille de 5 personnes avec des animaux et elles avaient une qualité de vie à Fukushima qu’elles ne voulaient pas risquer de perdre.

«Il est étrange que personne ne parle de ses inquiétudes concernant le 3/11 » (date de l’accident nucléaire) déclare Hiroko une trentenaire qui vit maintenant dans la ville de Kashima, préfecture de Fukushima. « C’est comme si le désastre n’était jamais survenu et que les gens avaient effacé la dure réalité

Les mères qui restent sont également stigmatisées comme des « mauvaises mères ».
Hiroko: « Parfois quand je suis seule, je me mets à pleurer en imaginant l’avenir de mes enfants. Je crains que mes enfants ne tombent malades; et ceux que j’aime le plus vont me tenir rancune de n’avoir pas su les protéger. C’est ma plus grande crainte
Alors que la reconstruction avance dans la préfecture, avec des affiches partout vantant des slogans tels que « Gambaro nippon » (tiens le coup, Japon) ou « Gambaro Fukushima », il y a une pression sur les mères pour qu’elles gardent leurs soucis pour elles.

un groupe de Beteran Mama  no Kai

un groupe de Beteran Mama no Kai

Ce qui a sauvé certaines mères ce sont des groupes de soutien par des pairs – organisations créées spécialement pour les femmes qui peuvent y partager l’information et se soutenir mutuellement.
Parmi ces groupes il y a « Beteran Mama  no Kai» (Groupe de mères chevronnées), une organisation basée à Fukushima et Tokyo.
Le principal but du groupe est d’encourager les mères qui ont été victimes du 3/11 à parler avec d’autres femmes dans la même situation et de se faire des relations. Des réunions mensuelles permettent de veiller sur chacune et de soulager le stress.
Akiko était de celles qui ont rejoint le groupe:
« J’était capable de parler avec les autres femmes sur des sujets dont je n’aurais pas pu parler dans la vie de tous les jours, comme les règlements alimentaires, ou les niveaux de radiations. J’ai pu me faire des amies dans le groupe et je ne me sens plus si seule. »

Les experts universitaires disent qu’on sait depuis longtemps que les femmes souffrent fortement après un traumatisme tel que celui-ci.
« Une catastrophe comme celle de Fukushima n’est pas un événement unique mais une période de lutte qui évolue au cours du temps » selon David Slater, professeur d’anthropologie à l’université de Sophia. « Et souvent les femmes portent le plus lourd fardeau tout en travaillant en coulisse. »

Alors que les mères vivant à Fukushima craignent pour la santé de leurs enfants et redoutent les bilans de santé en raison du risque d’obtenir un mauvais diagnostic, celles qui ont volontairement évacué vers Tokyo envisagent la possibilité de retourner vers le nord.
Certaines mères s’inquiètent de ce que leurs enfants ont besoin d’une figure paternelle dans leur vie.
De plus, l’équilibre entre deux foyers, à Fukushima et Tokyo est difficile financièrement et émotionellement – et il y a toujours cette pression psychologique de leurs parents de Fukushima pour qu’ils y retournent.

Pourtant, certains craignent de rentrer.
« Si je suis obligée de revenir à Fukushima, je devrai faire semblant de ne pas me soucier des radiations – ce qu’ actuellemnt je fais » disait Yuko l’évacuée à Tokyo.

Par Megan Green
paru dans le Japan Times du 29 septembre 2015
Traduction par « vivre-après-fukushima »

le 05 octobre 2015

L’information en français sur Fukushima:
La revue de presse hebdomadaire de PECTINE
Les Veilleurs de Fukushima
le site de l’ACRO
et bien d’autres que vous trouverez aux adresses ci-dessus
et dans la colonne de droite de cette page.

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