« J’avais le sentiment que le gouvernement nous laissait tomber »

Après la catastrophe de Fukushima, une lycéenne quitte la préfecture d’Ibaraki pour pouvoir assurer son avenir

Carte nord du Japon

Ce texte est extrait du Volume 2 d’un recueil d’interviews et de messages collectés par Shou Kamihara qui a interrogé des personnes ayant quitté leur foyer et leur terre natale à cause de la crise nucléaire actuelle. Il a également rédigé de courtes nouvelles en se fondant sur leurs informations et a publié 6 volumes qui ne sont disponibles qu’en japonais.

WNSCR (Worldnet for Saving Children from Radiation)a traduit vers l’anglais l’un des entretiens du livre (Volume 2). La personne interrogée est une lycéenne qui a quitté sa ville natale pour Hokkaido, l’île du nord du Japon. Elle a déménagé à Hokkaido pour un nouveau départ comme élève du secondaire.
Traduction française par l’équipe de «vivre-apres-fukushima.fr»

Question 1. Informations de base
Nom : Mika
Ancienne adresse : ville de Chikusei, préfecture d’Ibaraki
Adresse actuelle : Ville de Ebetsu, Hokkaido
Situation scolaire précédente : collégienne
Situation scolaire actuelle : lycéenne
Composition de la famille : père, mère, grand frère, grande sœur, grand-père, grand-mère
Situation actuelle de la famille : frère étudiant à l’université de Hokkaïdo l’année du tremblement de terre. Sœur étudiante à Mito, qui dépend de la préfecture d’Ibaraki. Le reste de la famille gère une société familiale à Ibaraki, leur lieu de résidence.

Q 2 : pourquoi avez-vous déménagé ?
Parce que mes parents ont compris combien les radiations sont dangereuses

Q 3 : est-ce qu’il y a eu des problèmes à résoudre avant de partir ?
Ça m’a pris un an parce que j’ai dû passer un examen d’entrée au lycée de Hokkaïdo. Je m’étais déjà réfugiée à Hokkaïdo avec ma mère et mes frères et sœurs immédiatement après le tremblement de terre, et nous y sommes restés un mois.
*Au Japon, pour entrer au lycée, il faut passer un examen d’entrée avant la rentrée scolaire japonaise, c’est-à-dire avant le mois d’avril.

Q 4 : est-ce qu’il y a eu des problèmes liés au déménagement ?
Je n’ai pas aimé que mes amis me demandent sans cesse « pourquoi est-ce que tu pars à Hokkaïdo » comme si c’était juste un sujet de bavardage.

Q 5 : comment avez-vous choisi votre nouveau lieu de résidence ? Quelles ont été vos critères de choix ?
Mon père a un ami qui habite Hokkaïdo et nous a déjà aidés lors de notre premier séjour d’un mois immédiatement après l’accident. Il va continuer de nous aider. Et si dans notre future zone de résidence les autorités décident d’accepter les débris radioactifs en provenance du Tohoku, on partira en Nouvelle-Zélande.

Q 6 : quels problèmes avez-vous rencontrés après le déménagement ?
J’avais peur qu’on me rejette parce que j’ai été exposée aux radiations, mais c’est un problème qui n’est pas très connu ici et je me suis fait beaucoup d’amis ! Je suis vraiment soulagée. La qualité de l’air et de la nourriture continuent de m’inquiéter mais je me sens bien mieux ici qu’à Ibaraki.

Q 7 : quels ont été les inconvénients de ce déménagement ?
Ce déménagement n’a causé aucun inconvénient, et l’avantage c’est que je me sens bien et que je me suis fait de nouveaux amis.

Q 8 : votre vie professionnelle/scolaire a-t-elle été modifiée ?
J’ai déménagé juste au moment de mon passage au lycée, donc j’ai simplement l’impression d’aller dans un établissement très éloigné de chez moi.

Q 9 : à votre avis, que se serait-il passé si vous étiez restée au Kanto ?
Au bout d’un certain temps, disons 5 à 10 ans, tout le monde serait mort autour de moi, moi y compris !

Q 10 : à votre avis, quel est l’impact potentiel des radiations sur la santé ?
J’ai entendu un rapport de la presse allemande disant que 60 % de la population de Kanto et Tohoku sera morte d’ici cinq ans, que les radiations seront cause de maladie pour 40 % de la population restante, et que 80 % des enfants actuellement en vie n’atteindront pas l’âge de 40 ans. Et pour ce qui est des enfants à naître, 15 % seulement d’entre eux naîtront en bonne santé.

Q 11 : quel est votre avis sur les mesures prises par le gouvernement et les pouvoirs locaux face aux problèmes soulevés par les radiations et le tremblement de terre ?
Je pense que les membres du gouvernement s’intéressent beaucoup plus à l’argent qu’ils gagnent qu’à la vie de la population. Ils ont perdu toute humanité.

Q 12 : que pensez-vous de ceux qui restent vivre au Kanto ?
Je ne sais pas s’ils le font par ignorance des faits ou parce que leur vie ne les intéresse plus, mais je suis persuadée qu’ils vont mourir. Si on ne cherche pas à s’informer soi-même, on ne survivra pas.

Q 13 : quelle a été l’influence de la catastrophe de Fukushima et des radiations qui s’en sont suivies sur votre vie et sur votre vision de la vie ?
Jamais je n’aurais cru que le Japon pouvait manquer de jugement à ce point.

Q 14 : avez-vous un message à transmettre ?
En l’état actuel des choses, si nous voulons préserver notre avenir, il faut agir sans attendre. Et j’espère que ce message va pousser les gens à réagir et à prendre leur décision.
À partir du mois d’avril je vais aller au lycée à Hokkaïdo ! une ville où j’avais été évacuée pour un mois le 15 mars 2011 et où nous avons vécu chez les amis de mon père.
Au moment de l’évacuation, j’habitais Ibaraki où j’allais au collège. Je faisais partie du club de softball du collège (un jeu collectif dérivé du base-ball) et ce sport était tout pour moi. Au début, à Hokkaïdo, j’étais très déçue parce que je ne pouvais pas sortir avec des amis ou aller manger avec eux. J’étais très triste ; c’était très douloureux mais je n’étais même pas capable de pleurer.
Ça me brisait le cœur de partir, mais il n’était pas question de rester dans mon école locale après l’accident nucléaire. Je me suis dit qu’il fallait partir à Hokkaïdo, mais ça m’a fait de la peine que mes amis et mes professeurs ne cessent de me demander « pourquoi partir à Hokkaïdo ? ». Aujourd’hui, quand je vois tout ce qui circule sur Twitter, c’est moi qui leur pose la question « pourquoi n’êtes-vous pas tous partis ? »
Mon rêve aujourd’hui est de vivre plus longtemps que mes parents qui ont dépensé tellement d’argent pour que je puisse quitter Ibaraki.

Il y a un point sur lequel je voudrais insister : après l’accident nucléaire, mon école a diffusé des notes d’information sur l’origine des aliments servis à la cantine et j’ai découvert que la plupart des aliments venaient de la région du Kanto et même quelquefois de Fukushima. Là, j’ai vraiment eu le sentiment que le gouvernement nous laissait tomber et je ne voulais pas que mes amis mangent cette nourriture.


Le texte anglais paru sur le site « sauvez les enfants des radiations »


Notes

Cet article allemand (question 10) devait être très agressif. J’espère que les conséquences de Fukushima seront moins dures que cela.
Les seules références solides actuelles sur les conséquences de la vie et de l’alimentation en milieu contaminé par la radioactivité à dose faible, ce sont les constatations des médecins de Tchernobyl:
Mauvais état général des populations et spécialement des enfants (26% des enfants seulement en bonne santé), augmentation des cancers, des maladies cardio-vasculaires, des malformations congénitales.
Je vous invite à lire à ce sujet :

26 ans après, la santé des enfants de Tchernobyl est mauvaise et continue de se dégrader
La communication du Dr Galina Bandajevskaya (Belarus) pédiatre, cardiologue,au forum de Genève du 12 Mai 2012
Télécharger

Pathologies non cancéreuses dans les secteurs du Belarus contaminés par la radioactivité due à la catastrophe de tchernobyl
exposé du dr Y. Bandajevski au forum de Genève en 2012
télécharger

TCHERNOBYL: CONSÉQUENCES DE LA CATASTROPHE POUR L’HOMME ET LA NATURE.
A.Yablokov, V. Nesterenko, A. Nesterenko
Publié en 2010 par l’Académie des Sciences de New York
L’ouvrage de référence sur les conséquences de la catastrophe de Tchernobyl
Traduction partielle en français.
Le texte complet en anglais
Michel Philips a rédigé une synthèse rapide du livre que vous trouverez [ici] sur le site de Independentwho


A la pollution radioactive il faut désormais ajouter la pollution générale liée à nos sociétés.

Je viens de lire le livre de André Cicolella: «Toxique Planète» qui s’inquiète de l’augmentation dans le monde entier de maladies non contagieuses:
– Obésité, diabète
– cancers dont chez les enfants et adolescents
– maladies respiratoires (asthme, bronchite chronique)
– maladies mentales (Alzheimer, dépressions)
– maladies métaboliques

Et de l’apparition de nouvelles maladies contagieuses:
le Sida, les épidémies de « grippes »à partir des élevages concentrationnaires d’animaux, les fièvres hémorragiques liées à la déforestation…

Il incrimine:
– la pollution chimique et physique
– la transformation de notre alimentation (cultures et alimentation industrielles)
– le développement de la sédentarité
– l’augmentation de la précarité

A propos de la contamination chimique, il s’inquiète spécialement des perturbateurs endocriniens.
Les exemples les plus connus en sont les conséquences de la prise de Distilbène et les conséquences de la contamination au Bisphénol A (les biberons en matière plastique).

Le mode d’action des perturbateurs endocriniens qu’il décrit m’impressionne: il y a une forte similitude avec les radiations à faible dose, avec un mécanisme différent (physique pour la radioactivité, chimique pour les perturbateurs endocriniens)

    Les caractéristiques des perturbateurs endocriniens qu’indique André Cicollella:

  1. l’âge d’exposition: c’est la période qui fait le poison car les impacts sont surtout consécutifs à l’exposition pendant la période de gestation.
  2. le temps écoulé entre l’exposition et ses effets: les effets d’une exposition sont observés longtemps après que l’exposition réelle a cessé et sans qu’il soit même toujours possible de trouver une trace de la substance responsable dans l’organisme;
  3. les interactions entre les substances chimiques: c’est l’effet cocktail. Des substances qui individuellement n’ont pas d’effet à un niveau donné de concentration peuvent en induire un si elles sont présentes ensemble dans l’organisme à ce même niveau de concentration chacune;
  4. la relation dose-effet: l’effet est plus fort à faible dose qu’à forte dose; il est même possible de ne rien observer à forte dose alors qu’à faible dose les effets peuvent être importants;
  5. les effets latents à long terme: les effets constatés peuvent être trans-générationnels. Chez les animaux qui ont exposés au stade utérin on observe un impact non seulement lors de l’enfance ou à l’âge adulte, mais également chez leurs propres descendants, bien que ces dereniers n’aient pas eux-mêmes été exposés.

Toxique planète – André Cicolella
-Le scandale invisible des maladies chroniques – p 149 19€ au Seuil)

Il serait bon que nos politiques aient une autre comportement que celui des 3 petits singes

les 3 petits singes

le 28 janvier 2014


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