« Il faut faire des analyses de sang aux enfants du Kanto »

nous dit le Dr Shigeru Mita

Dr Mita

Dr Mita, CLinique Mita, Tokyo (photo site Mamarevo)

La clinique Mita (Koidara, Tokyo) a procédé à des examens sanguins et des échographies de la thyroïde sur 1500 patients, y compris les enfants. Voici une interview pour le magazine Mamarevo du Dr Mita, directeur de la clinique, qui commente les résultats des examens sanguins
Kanto = préfectures de Tokyo-métropole, Ibaraki,Saitama, Tochigi et Kanagawa.

Voir l’article original en anglais sur le site de WNSCR, Réseau mondial pour sauver les enfants des radiations

Qu’est-ce qu’une numération leucocytaire différentielle ? Quelles informations peut-on en tirer ?


Q : Parlez-nous des examens qui ont été effectués dans la clinique Mita

dr Mita: Depuis octobre 2011, nous avons fait des analyses sanguines, y compris des numérations leucocytaires différentielles, [ndtr: la Formule leucocytaire] et des échographies de la thyroïde. Il y a cinq types différents de leucocytes : les neutrophiles, les lymphocytes, les éosinophiles, les basophiles et les monocytes. Lorsqu’on fait une numération leucocytaire différentielle, on compare les taux d’occurrence de ces cinq types de cellules. Les ouvriers qui travaillent dans un environnement à fort niveau de rayonnements ionisants doivent être soumis à des contrôles de santé spécifiques s’intéressant particulièrement à cette numération leucocytaire différentielle.

On parle beaucoup à l’heure actuelle d’échographies de la thyroïde, mais je considère que la numération leucocytaire différentielle est aussi un outil important pour évaluer les effets des rayonnements.

Q : Vous voulez dire que les résultats de cette numération leucocytaire différentielle permet de mieux comprendre les effets des rayonnements sur l’être humain ?

Mita : Oui. Le sang est produit dans la moelle osseuse qui est un des organes les plus vulnérables aux rayonnements. L’exposition à de fortes doses de rayonnements peut modifier la qualité et le pourcentage des cellules sanguines. Une inflammation même mineure du corps humain peut modifier le résultat de la numération leucocytaire différentielle. Dans notre clinique, nous commençons donc par rechercher des symptômes d’inflammation et de dysfonctionnement hépatique. Si le patient présente ce type de problème, l’examen sanguin ne se fera qu’après guérison complète.
Mais pour pouvoir dégager des tendances par zone géographique, il faut évaluer les résultats de centaines et de milliers de personnes.
Si donc les résultats des examens sanguins collectifs ne sont en moyenne pas très bons, il faut sans doute se demander si on décide de rester vivre dans cette zone.
D’ailleurs dans le cadre de l’enquête sanitaire menée par la préfecture de Fukushima, ces numérations leucocytaires différentielles n’ont été faites que sur des personnes ayant résidé dans la zone d’évacuation.Or je pense qu’on devrait encourager tous les résidents de la zone nord de Kanto et de la ville de Tokyo à se faire faire cet examen.

Q : Vous avez noté des modifications dans la numérotation leucocytaire différentielle chez les enfants. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Carte des provinces japonaises

Les provinces du Japon

Mita : oui. Nos patients viennent principalement de Tokyo, Chiba, Kanagawa,Saitama et d’autres régions du nord de Kanto. J’ai pu noter une diminution évidente du nombre de neutrophiles dans les numérations leucocytaires de ces enfants.
La valeur de référence donnée dans les manuels de pédiatrie pour un enfant en bonne santé (6 à 12 ans) varie entre 3000 et 5000, le seuil étant situé à 3000. La moyenne des neutrophiles enregistrés pour les enfants examinés dans notre clinique depuis l’accident se situe maintenant à seulement 2500, or cette moyenne devrait être de 4000. Nous sommes donc en dessous du seuil de 3000 – et il me semble que c’est un problème majeur.

moins de 1 mois moins de 1 an 1 à 5 ans plus de 6 ans
WBC leucocytes 7.000- 25.000 7.000-15.000 7.000-11.000 6.000-10.000
Neutrophiles 5.000-15.000 4.000-8.000 2.500-5000 3.000-5.000
Lymphocytes 3.000-14.000 4.000-11.000 3.000-7.000 2.500-4.500
% neutrophiles 60±10% 60±10% 40±10% 65±10%
% lymphocytes 30±10% 30±10% 40±10% 25±10%

Le tableau du journal de l’association des médecins japonais, Volume 141, Special volume (1)
Traitement des enfants/adolescents, le manuel le plus récent.

Q : Quelle serait la conséquence d’une diminution du nombre de neutrophiles dans la numération ?

Mita : Une diminution du taux de neutrophiles n’induit pas directement une détérioration des résistances immunitaires. Normalement, les neutrophiles constituent 60 % des leucocytes et ils tuent les bactéries et les champignons qui pénètrent dans le corps humain en les ingérant dans leur propre cellule. Les neutrophiles sont la dernière défense du système immunitaire, ce qui veut dire que les bactéries et les champignons ont toute une série d’obstacles à franchir avant que les neutrophiles interviennent pour les supprimer. Une diminution du nombre de neutrophiles ne veut donc pas dire que le sujet doive plus facilement attraper un rhume ou une maladie infectieuse dans l’immédiat. Mais il faut savoir qu’en cas de rhume aggravé, un taux extrêmement faible de neutrophiles peut être la cause de maladies mortelles comme la septicémie.

Q : Pouvez-vous nous donner des exemples concrets de symptômes constatés lorsque le taux de neutrophiles diminue ?

Mita : Un faible taux de neutrophiles ne veut pas dire nécessairement que l’enfant va se sentir mal ou qu’il se défendra moins bien contre les maladies. Mais comme je l’ai déjà dit, si un enfant tombe malade et ne se rétablit pas normalement, il y a plus de risques de voir son état de santé se détériorer sérieusement. De plus, cette diminution du nombre de neutrophiles n’est pas la seule modification qu’on voit apparaitre : on constate également des modifications de sa condition physique.
Au cours de l’été 2011, nous avons vu beaucoup d’enfants dont les yeux étaient injectés de sang, et surtout un grand nombre d’enfants ayant des cernes noirs autour des yeux. Beaucoup plus de sinusites aussi.
Avant, leur condition s’améliorait rapidement après un traitement approprié, mais aujourd’hui nous voyons plus de cas de sinusites accompagnées de légères manifestations asthmatiques qui se prolongent sur de plus longues périodes.
Or nous avons vu leur condition s’améliorer après un séjour à l’ouest du pays. J’aimerais dans la mesure du possible que ces enfants quittent l’est du Japon.

Q : Est-ce que la diminution du taux de neutrophiles est due à la contamination radioactive ?

Mita : On sait que des substances radioactives venant de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi ont atteint Tokyo, et on a brûlé ici des quantités énormes de déchets radioactifs. Il est donc possible que nous inhalions des substances radioactives contenues dans l’air, je ne peux pas l’exclure. Permettez-moi de répéter qu’après l’accident nucléaire, des quantités énormes de substances nucléaires ont été lâchées dans l’environnement. Si donc on voit augmenter l’occurrence de symptômes différents de ceux que nous connaissions précédemment, nous devons, nous médecins, commencer par nous demander si c’est un effet de la radioactivité.

Q : Que faut-il faire si le taux de neutrophiles est bas ?

Mita : Si on prend les résultats chiffrés des enfants examinés dans notre clinique, on voit que même si le taux de neutrophiles est bas, la plupart d’entre eux va guérir après un séjour d’au moins deux semaines à l’ouest du Japon.
Nous avons eu le cas d’un enfant dont le taux de neutrophiles est passé de 1000 initialement à 4000 après un séjour à Nagano. Dans un autre cas, le taux est passé de 0 (zéro) à 2000 après un séjour de deux mois environ à Kyushu pour ensuite monter jusqu’à 4000.

Par contre, lorsque leur taux de neutrophiles est vraiment très bas, certains enfants ont du mal à retrouver le taux moyen de 4000 même après leur évacuation à l’ouest. Voilà donc ce que je conseille : si vous constatez une modification anormale du taux de neutrophiles, évacuez l’enfant vers une région non contaminée.
Le taux de neutrophiles est resté relativement stable chez les enfants qui ont été évacués dans une zone non contaminée ne serait-ce que pendant quelques semaines. Mais ce que j’espère vraiment, c’est qu’on va pouvoir éloigner de Tokyo non seulement les enfants mais aussi les adultes.

Q : Vous avez constaté des taux anormaux de neutrophiles chez les adultes aussi ?

Mita : Je n’ai pas constaté de véritables modifications chez les adultes, mais leur condition est clairement différente de ce qu’elle était avant l’accident nucléaire.

Il faut plus de temps pour guérir l’asthme des personnes âgées. Il semble que les médicaments n’aient plus d’effet. Nous voyons aussi augmenter le nombre de patients souffrant de maladies qui étaient rares. La polymyalgie rhumatismale par exemple est une maladie commune au-delà de 50 ans, touchant 1,7 personne sur 100 000. Avant la catastrophe de Fukushima nous constations un cas de cette maladie par an, voire moins. Aujourd’hui nous traitons plus de 10 patients à la fois.

Q : Quel est votre avis sur les résultats d’ensemble des échographies thyroïdiennes ?

Mita : nous n’avons rien constaté d’inquiétant chez les enfants que nous avons examinés. Par contre, nous avons détecté un cancer de la thyroïde chez deux mères d’une trentaine d’années. Les risques de contracter une maladie thyroïdienne est plus grand chez la femme et il est possible que la radioactivité soit la cause de l’évolution de nodules en cancer. Il est aussi possible que des microcarcinomes thyroïdiens aient toujours été présents chez un certain nombre de jeunes patients, et aient évolué en véritable cancer à mesure que ceux-ci avancent en âge, ces cancers de la thyroïde étant détectés à l’occasion des examens poussés que nous menons aujourd’hui.

Une augmentation du nombre de cancers de la thyroïde a également été constatée 10 ans après la catastrophe de Tchernobyl. Il faut donc mettre en place des examens médicaux réguliers non seulement pour les enfants mais aussi pour les adultes.

Q : N’est-il pas vrai qu’après l’accident de Tchernobyl, les médecins locaux ont pu constater les effets des rayonnements sur leurs patients ?

Mita : c’est vrai. Je pense que les médecins qui connaissaient bien leurs patients ont pu constater chez eux des choses étranges. Mais comme nous ne savons pas quel a été le taux d’exposition de ces patients, il est vraiment difficile d’établir un lien de cause à effet.

Ce qu’il faut, c’est faire les mêmes examens sur un groupe de personnes ayant été exposées au rayonnement d’une part et un autre groupe non exposé d’autre part. Mais pour Tokyo, on ne sait pas quel a été le taux d’exposition de la population. De plus, il faudrait pouvoir faire des prises de sang à des centaines d’enfants en bonne santé. C’est impossible à faire pour un médecin qui agit seul. En d’autres termes, il est impossible aujourd’hui de rassembler le type d’informations qui pourrait faire l’objet d’un article dans un magazine scientifique prestigieux. Mais d’un autre côté, je ne peux pas rester bras croisés et ne rien faire si je sais qu’il se passe vraiment des choses bizarres.

Après l’accident de Fukushima j’ai plusieurs fois demandé à un groupe de médecins de faire des prises de sang à des enfants, leur réponse a toujours été de dire qu’on ne constatait aucun effet dû aux radiations, sans aucune explication supplémentaire. Or si nous voulons comprendre ces effets, ces examens devraient se poursuivre sur 20 ou 30 ans. Nous avons déjà perdu deux ans et demi mais les médecins devraient étudier les données récoltées en Bélarus et en Ukraine, en tirer des leçons sur les effets des rayonnements sur le corps humain, écouter les patients et mener eux-mêmes des investigations.

Q : Comment nous faire faire un examen sanguin ?

Mita : Soyez franc avec votre médecin ; dites-lui que les effets des rayonnements vous inquiètent et que donc vous voudriez vous faire faire une analyse sanguine. Certains médecins fronceront les sourcils mais c’est la seule façon de les faire revoir leur point de vue. Ce que je recommande c’est un examen sanguin et une échographie thyroïdienne par an.

Voici une liste des analyses à pratiquer sur le sang:
Numération-formule sanguine (hématies, leucocytes, hématocrite, hémoglobine, plaquettes, formule leucocytaire)
Biochimie sanguine: (AST, ALT, Gamma GT,TG, GDL-C, LDL-C, HbA1c, glycémie, créatinine, acide urique)
Fonction Thyroïdienne: (FT4, TSH)
CRP (test d’inflammation)


Texte original en japonais dans la revue Mama-revo-magazine
Traduit vers l’anglais par l’équipe du WNSCR
Traduit de l’anglais au français par l’équipe de « vivre-apres-fukushima.fr»

Voir l’article original en anglais sur le site de WNSCR, réseau mondial pour sauver les enfants des radiations
voyez aussi sa page en français.


Note

– Ces constatations recoupent ce qu’ont constaté les médecins de Tchernobyl chez les populations obligées de vivre en milieu contaminé:baisse de l’immunité, fragilité de l’organisme, pathologies non cancéreuses…

– Ce qui est impressionnant, c’est que ces constatations ont été faites dans le Kanto, une province qui officiellement a été très peu polluée, où aucune précaution particulière n’est recommandée, où les jeux olympiques sont prévus. Le dr Mita signale outre les retombées directes éventuelles de l’accident, les incinérations de débris qui ont été effectuées un peu partout. Il y a également le problème de la pollution des aliments: on peut mettre sur le marché des aliments contaminés jusqu’à 100 Bq/kg.
Impressionnante aussi, la survenue rapide de ces troubles non cancéreux.

Pour plus d’information:

Les conséquences médicales et écologiques de l’accident nucléaire de Fukushima – au forum de New York le 12 mars 2013
Le diaporama du Dr Yablokov transcrit en français par Kna

Pathologies non cancéreuses dans les secteurs du Belarus contaminés par la radioactivité due à la catastrophe de Tchernobyl
Forum de Genève 2012
cliquer ici

L’ouvrage de base:
Tchernobyl.Conséquences de la catastrophe pour l’homme et la nature

Pr Youri Bandazhevski – Dr Galina Bandazhevskaya
Voir le chapitre 6.4 Altérations de l’immunité et du système lymphoïde
Cliquer ici

le 15 Novembre 2014 – mis à jour le 31 Juillet 2014


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